Apéro-Concert mardi 7 avril à 18h30

 

 

 

 

LA COMMUNE LIBRE DE MONTMARTRE

REND HOMMAGE À ERIK SATIE

(POUR LES 160 ANS DE SA NAISSANCE)

     En ce mardi 7 avril 2026 à 18h 30 commença à résonner la musique d’Erik Satie entre les murs du mythique cabaret montmartrois, La Mère Catherine, place du Tertre. En effet, la plus que centenaire Commune Libre de Montmartre eut à cœur de célébrer Erik Satie (1866-1925) pour le 160e anniversaire de sa naissance sous une forme théâtrale et naturellement musicale avec le spectacle Ésoterik Satie au Chat Noir. Trois artistes en scène : Roselyne Chevalier, auteur de la pièce, dans le rôle de la « présentatrice-conférencière » ; Madeleine Guérin dans le rôle de la chanteuse Paulette Darty pour laquelle Erik Satie composa ; enfin Francis Kretz dans le rôle d’Erik Satie qui se prêta volontiers au jeu de la « réincarnation » du pianiste compositeur qui était aussi un subtil humoriste ! Et comme pendant le spectacle, l’un de ses aphorismes sera cité à la fin de chaque paragraphe.

« Je m’appelle Erik Satie comme tout le monde. »

     Si son enfance et son adolescence furent marquées par « trois mères » (sa mère meurt quand il n’a que 6 ans, sa grand-mère paternelle, qui avait pris le relais, meurt quand il a 12 ans, enfin sa belle-mère, professeure de piano et artiste sans grand succès), sa vie future ne fut pas un chemin parsemé de roses mais plutôt d’épines. Il faut dire que le personnage avait un « sale caractère », en voici un exemple : alors que ses relations avec les musiciens étaient tout d’abord idylliques, elles passaient ensuite au désamour, voir au ressentiment (il ne cessait de railler ce pauvre Ravel). Une bonne note cependant pour l’artiste, il est originaire de Honfleur tout comme son ami Alphonse Allais (c’est lui qui l’a surnommé Ésoterik Satie), dont l’humour, il faut le croire, fut contagieux.

« L’air de Paris est si mauvais que je le fais bouillir avant de respirer. »

     En 1879, son « emmerdeuse » de belle-mère, Eugénie Barnetche, après l’avoir initié au piano, l’inscrivit, malgré lui, au conservatoire de musique de Paris. Il y restera deux ans et demi et en sera renvoyé pour le motif « dépourvu de talent » et réadmis 4 ans plus tard : Erik Satie ne montre-t-il pas qu’il est déjà hors normes ? Quittant le nid familial sans regrets, il s’installe à Montmartre en 1887, lieu où il compose Les 4 Ogives, première œuvre à laquelle il n’attache que peu d’importance. Suivront les Trois Gymnopédies (1888), les Gnossisennes (1890-1897) et Trois morceaux en forme de poire (1911), œuvres qui le rendirent célèbre. Mais Satie, comme nous venons de le voir, aime à sortir des sentiers battus, de la musique conventionnelle : il essaie, il expérimente, il cherche de nouveaux sons et s’inscrit en cela dans les mouvements d’avant-garde tels le dadaïsme, le surréalisme, le minimalisme, la musique répétitive et le théâtre de l’absurde. Il déclare d’ailleurs : « J’ai supprimé les barres de mesure et j’ai rajouté des annotations pour aider – ou perturber – l’interprète et j’ai formellement interdit de les dire pendant la musique. » Voici quelques exemples : « Très luisant », « Questionnez », « Du bout de la pensée », « Postulez en vous-même », « Pas à Pas » et « Sur la langue ». Au pianiste de s’en arranger ! Satie inventa encore ce qu’il a appelé « la musique d’ameublement », c’est-à-dire une musique que l’on entend sans y prêter attention, durant laquelle on parle, on rit, on boit, ce qui donnera plus tard la musique dite de fond ou d’ambiance diffusée dans les grands magasins, les cafés, les ascenseurs et autres salles d’attente. Et là encore, Satie leur donnera des titres bien farfelus : « Carrelage phonique », « Tapisserie en fer forgé », « Teinture de cabinet préfectoral », « Sons industriels ».

« Ne vous endormez pas sans entendre un morceau de musique d’ameublement, ou vous dormirez mal. »

     C’est durant sa période montmartroise notamment – quand il réside au 6 rue Cortot dans ce qui fut considéré comme un « placard » – qu’il va côtoyer les plus grands artistes de son époque, poètes (Verlaine, Mallarmé, Contamine de Latour), peintres (Picasso, Picabia) et musiciens (Debussy, Ravel, Stravinsky), étant entendu qu’il eut une amitié durable avec Debussy. Il rencontrera plus tard Cocteau qui l’inclura dans son spectacle d’avant-garde Parade (1917), spectacle à la croisée du cirque et du music-hall sur un texte de Jean Cocteau, décors et costumes de Picasso et une musique d’Erik Satie. Musique qui avait de quoi effrayer le public de l’époque puisque dans l’orchestre on avait intégré une machine à écrire, un bouteillophone, un pistolet et des sirènes (n’oublions pas que nous sommes en période de guerre). Hué par le public, des dames voulaient même crever les yeux de Picasso et de ses amis avec leurs épingles à chapeaux ! Jean Poueigh, critique musical à L’Ère nouvelle, ne manqua pas de massacrer Parade et la musique d’Erik Satie, lequel en retour lui envoya des cartes postales incendiaires dont une sans enveloppe – susceptible donc d’être lue par la concierge – disant : « Monsieur et cher ami, vous n’êtes qu’un cul, pire, un cul sans musique ». Satie échappa de peu à une condamnation à huit jours de prison pour diffamation, grâce à l’entregent de personnalités de sa connaissance !

« Contradiction… Cocteau m’adore (trop même) … Mais pourquoi me donne-t-il des coups de pied sous la table ? »

     Si Satie ne fut pas un grand séducteur, il n’en tomba pas moins amoureux de l’artiste peintre montmartroise bien connue Suzanne Valadon. Il la demanda en mariage après leur première nuit, demande à laquelle « Biqui », comme il l’appelait, ne donna pas suite. Il nota avec une grande précision les dates de leur relation : du 14 janvier au 20 juin 1893 ! Rupture qui lui inspirera Vexations avec les indications suivantes : « J’ai indiqué que « pour la jouer 840 fois de suite, il sera bon de se préparer au préalable, et dans le plus grand silence, par des immobilités sérieuses ». John Cage fut le premier à jouer Vexations avec 10 pianistes en 1963 à New York… Plus de 18 heures de musique. Selon le livre Guinness des records, c’est la plus longue pièce pour piano de l’histoire ! En 1984 à Colmar, Thomas Bloch, lui, la joua tout seul ! »

« J’emmerde l’Art, je lui dois trop de rasoireries. »

     Satie qui s’avoua aussi « mystique agnostique » entra avec Claude Debussy dans les années 90, dans l’ordre de la Rose-Croix, ordre fondé par un certain Joséphin Péladan dit le Sâr Péladan… ce qui donnera plus tard le bon mot de Francis Blanche et Pierre Dac « le Sâr dîne à l’huile » qui serait de Satie. Il pensait qu’en entrant dans cet Ordre, il aurait plus d’opportunités de faire connaître sa musique mais ce ne fut hélas, pas le cas. Il décida donc de fonder sa propre chapelle le 15 octobre 1893, l’« Église métropolitaine d’art de Jésus conducteur » dont il fut le « Grand Parcier » mais aussi le trésorier, le grand prêtre et le seul fidèle. Et pourquoi pas ? Ainsi pas de risques de discorde avec lui-même !

« L’homme prétend qu’il a été créé à l’image de Dieu. C’est possible, après tout. »

     Si les expérimentations de Satie furent passionnantes toujours accompagnées de son humour parfois grinçant, elles ne lui permettaient pas cependant de vivre : pour gagner quelques subsides, il cachetonna au Chat Noir comme second pianiste et composa pour le music-hall ce qu’il a appelé de « rudes saloperies » (Je te veux, Tendrement, la Diva de l’Empire, Allons-y Chochotte). Il composa aussi pour une trentaine d’œuvres du chansonnier Vincent Hyspa : ces caricatures de l’actualité politique n’étaient pas pour lui déplaire, lui qui maniait l’humour comme un aiguillon.

« Il faut éviter qu’une idée de derrière la tête ne vous descende dans le derrière. »

     Satie fut aussi un dandy à sa façon : à 29 ans, il hérita d’une somme d’argent qui lui permit de changer de style de vêtements, ce qui n’était pas un mal car on l’appelait « Monsieur-le-Pauvre ». Donc il se fit faire un costume en velours en sept exemplaires, un pour chaque jour de la semaine, ce qui était tout de même un luxe à l’époque et on le surnomma « Velvet Gentleman » ! Mais au début des années 1900, il va adopter un nouveau style, plus « fonctionnaire bourgeois » ou « bureaucratique » avec chapeau melon, faux col et parapluie. Il faut dire qu’à cette époque, il est employé au patronage laïc de la communauté d’Arcueil où il put donner libre cours à ses qualités humanistes.

« Si je ris, c’est sans le faire exprès. »

     Parmi ses relations montmartroises, il connut un certain Bibi-la-Purée, de son vrai nom André-Joseph Salis de Saglia, un ancien acteur tombé dans la misère ! Une sorte de clochard sublime, avec du bagout : il servit de modèle à de nombreux peintres, sculpteurs et poètes de Montmartre ! Et fut régulièrement condamné en correctionnelle pour des filouteries en tout genre et… des vols de parapluies ! Coïncidence ! On a appris que Satie collectionnait les parapluies et on en a retrouvé bon nombre dans son studio d’Arcueil après sa mort, certains encore dans leur emballage ! Ainsi que des faux-cols et des mouchoirs ! Bibi-la-Purée aurait-il été son fournisseur ?

« Lorsqu’il pleut, je mets mon parapluie sous mon veston pour le protéger. »

     Mais tout ayant une fin, Satie rendit son âme à Dieu (ou à son Dieu) le 1er juillet 1925 sur son lit de l’hôpital Saint-Joseph, dans la chambre que le comte Etienne de Beaumont lui avait réservée à l’année : c’est dire s’il en avait besoin ! Diagnostic : mort d’une cirrhose « soigneusement entretenue ». Satie rapporta aussi le conseil de son médecin : « Mon médecin m’a toujours dit de fumer. Fumez, mon ami : sans cela un autre fumera à votre place ». De l’humour jusqu’au bout !

« Qui boit de l’absinthe, se tue par gorgées. »

     Enfin, cerise sur le gâteau, l’on apprit qu’Erik Satie fut nommé conseiller municipal honoraire de la Commune Libre de Montmartre par Jules Depaquit, élu « maire-dictateur » lors des élections municipales du 11 avril 1920 ! Quoi d’étonnant à cela ! On sentait bien que l’esprit Satie soufflait sur notre noble association ! Nous en voulons pour preuve notre devise : « Pour ce qui est contre et contre ce qui est pour », devise qu’Erik Satie sans doute n’aurait pas reniée et qu’il nous a peut-être soufflée !

Roselyne Chevalier

Secrétaire Générale

Commune Libre de Montmartre

NB : cet article a été repris par le magazine Planet Paris Montmartre – été 2026