Le Bon Bock – Historique du Banquet par Jehan Mousnier (IVème Maire)

Lorsqu’en 1873 Edouard MANET vendit sa toile intitulée le Bon Bock, pour laquelle avait posé le sculpteur BELLOT, il parut nécessaire, dans cette bohème, de fêter dignement l’évènement.

BonBock-Manet

En dépit de toutes les légendes qui ont couru, il semble bien que ce soit BELLOT lui-même qui en 1875, fonda cette société en réunissant autour d’un menu devenu traditionnel, ses amis pour fêter la célèbre vente et la réussite de MANET. Ce premier repas, soupe à l’oignon, langue sauce piquante et gigot, eut bien lieu au café Minerve, rue Lafayette (à l’époque toujours à Montmartre). Le portrait de BELLOT, silène barbu, fut tracé par le bon-bockeur Étienne CARJAT :

Il a vu la Commune et ses sombres batailles ;

Il lit depuis trois ans les sermons de Versailles,

Et tous les jours, automne, hiver, printemps, été,

Il boit, mange et digère avec sérénité

La tradition du Bon-Bock est donc de se réunir autour du menu traditionnel, entre hommes, les femmes pouvant être dans la même pièce, mais à l’abri d’un paravent afin d’y pouvoir rougir tout à leur aise.

Une des caractéristiques, et non des moindres, de cette société étant de ne pas avoir de président permanent, le président est à chaque diner celui qui est invité à distraire l’assemblée par quelques propos, d’une demi-heure environ, soit sur un évènement de sa vie, soit sur une de ses passions, ce qui est la même chose. Le discours ayant de surcroît l’obligation d’être humoristique, est suivi d’un concert intime donné par les artistes présents.

Le siège du Bon-Bock s’est trouvé assez migrateur pour passer au Guerbois (grande rue des Batignolles), au Vautier (avenue de Clichy), au café Coquet (boulevard de Clichy), puis poursuivre encore quelques errances pour s’installer un certain temps chez Luce (place Clichy) et gravir la Butte pour La Bonne Franquette ou Le Cadet de Gascogne.

Il est difficile d’établir la liste des 537 “présidents” ayant eu l’avantage de tenir le “grelot” jusqu’au centième anniversaire, le 15 février 1977, sous la présidence de Léo CAMPION.

J’ai eu l’honneur, moi-même, de présider le 533ème; Mais que de gloires étaient passées !

Gustave NADAUD fut amené à chanter devant l’Empereur son couplet inédit des Deux Gendarmes où il égratignait quelque peu Napoléon III :

Toujours fidèle à ce principe

J’ai défendu l’ordre et les lois

Sous Charles X et Louis-Philippe

Même sous Napoléon III.

Un jour il m’en souvient encore

J’ai conduit ce prince en prison

-Brigadier, répondit Pandore

Brigadier, vous avez raison.

Parmi les Bon-bockeurs, quelques célébrité de tous les arts comme Gabriel FAURÉ, Jules PASDELOUP, Edmond AUDRAN, Ernest COQUELIN (Coquelin cadet), Paul MOUNET, André GILL, CATULLE-MENDÈS, Charles MONSELET, Armand SILVESTRE, MASSENET, DAUMIER, WILLETTE, MANET, MESSONNIER, le graveur BRACQUEMOND, le dessinateur illustrateur P.-F. MORVAN, le dernier à décorer les menus, David DAUTRESME, préfet honoraire, JAMBLAN, l’auteur de La Bague à Jules, le professeur LECOURT de l’Académie de médecine, le chansonnier Michel HERBERT et son complice Jehan BARROY (mon père), Bernard SALMON, poète des mers et qui me précéda à la Mairie de la Commune Libre du Vieux Montmartre, Camille VILAIN, président de la Lire chansonnière dont un des plus fidèles adeptes Georges MARTIN fut assidu au Bon-Bock pendant plus de cinquante ans et chantait après chaque festin la même chanson !

Bien d’autres encore ; on ne saurait les citer tous. Le premier secrétaire fut Léon DUROCHER et, parmi ses successeurs, Michel HERBERT, Georges BLANCHARD et moi-même.

La tradition voulait que la soirée s’achevât par la reprise en choeur du refrain du Beau marquis de gueule en pente, poésie de Paul SONNIER, cantique traditionnellement chanté par son compositeur Eugène DAVID-BERNARD sautant régulièrement les deuxième et quatrième couplets et se trompant régulièrement en entonnant le cinquième.

Drares exceptions virent la table honorée de dames comme au 500ème diner, Francine LORÉE PRIVAS et madame COURTELINE. Parmi les prestigieux présidents citons encore : Paul COLLINE, Roger HEIM, directeur du Muséum d’histoire naturelle et spécialiste mondial incontesté des champignons, le colonel RÉMY, CLAMAMUCHE, fondateur de la deuxième internationale qui, à plus de nonante ans, retraça avec humour et brio l’aventure de cette fondation, Roger DÉCOLLOGNE, directeur du Musée de parole qui, au 536ème dîner, fit entendre les voix de BRUANT et d’APOLLINAIRE.

 

Jehan MOUSNIER – 1985

Extrait de “Paris 18ème arrondissement Historique et pittoresque” (pages 197 à 199) – Michel Dansel éditeur – 1985